Distinction entre schizophrénie & syndrome d’Asperger, un impératif lors du diagnostic

Distinction entre schizophrénie & syndrome d’Asperger, un impératif lors du diagnosticDans le cadre d’un travail universitaire j’ai eu à écrire au sujet des psychoses chez l’adulte & j’ai choisi de m’intéresser particulièrement aux schizophrénies en les mettant en lien avec le syndrome d’Asperger, tristement longtemps confondu avec elles lors de diagnostics  :fbhum:

Je pense que cela pourra intéresser les lecteurs de mes 2 blogs, aussi j’ai essayé de condenser mon dossier au maximum pour que l’essentiel tienne sur une page à peu près acceptable en terme de longueur (mais c’est tout de même très long…)   :round:

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Dans leur ouvrage « Les psychoses de l’adulte », Jean-Louis Pedinielli et Guy Gimenez listent trois principaux symptômes de la schizophrénie :

  • la dissociation, qui se repère par des « bizarreries », par de l’« hermétisme » et du « détachement par rapport à la réalité »
  • le délire paranoïde, totalement distinct du délire paranoïaque, qui se manifeste par un délire sans aucun enchaînement logique, flou, morcelé et articulé autour de thèmes variés comme le délire de persécution, la jalousie, le mysticisme, l’hypocondrie, la filiation, etc.
  • l’autisme, tel que décrit en 1912 par le Dr Eugen Bleuler, psychiatre suisse, pour qualifier un repli sur soi chez l’adulte schizophrène

Quand on parle d’autisme l’image qui vient immédiatement en tête est celle d’un enfant replié sur lui-même, refusant tout contact. Si cette représentation est en partie vraie pour certains autistes, on a tendance à oublier tous ceux qui parlent, qui jouent, qui vont à l’école, qui font des études supérieures et ont plus tard un métier, un conjoint, des enfants. Ceux-là mènent une vie presque normale et sont pour beaucoup « insoupçonnables » à l’âge adulte.

Pourquoi parler de vie presque normale ?
Car ils ont le syndrome d’Asperger (SA).  Si la schizophrénie est une maladie complexe dont la composante héréditaire est désormais bien établie, elle a régulièrement été confondue lors de diagnostics avec le SA.

Il est à l’opposé de l’autisme de Kanner sur le continuum autistique et, contrairement à la schizophrénie, n’est pas une maladie psychiatrique comme on peut malheureusement le lire ou l’entendre quelque fois dans les médias. Le syndrome d’Asperger fait partie de ce que l’on nomme couramment les « TED » (pour Troubles Envahissants du Développement) et, dans les classifications internationales, il est désormais dans la grande catégorie des « TSA » (pour Troubles du Spectre Autistique).

Cette forme d’autisme affecte essentiellement les interactions sociales et la communication avec le monde. Les difficultés des personnes avec syndrome d’Asperger, comme celles des personnes avec autisme dit « de haut niveau » se manifestent également par l’apparition de comportements atypiques et de stéréotypies dans l’enfance. La différence majeure entre SA et autisme de haut niveau réside dans le fait qu’un Asperger n’a jamais souffert d’aucun retard de langage pendant son enfance, contrairement à l’autiste de haut niveau qui pourra être resté mutique jusqu’à l’âge de six ou sept ans.

Aucun retard mental à déplorer non plus : les personnes avec syndrome d’Asperger ont un Quotient Intellectuel pouvant aller de la norme basse (à partir de 70 sur l’échelle de Wechsler) jusqu’au haut, voire très haut potentiel intellectuel (au-delà de 130, ou de 145 lorsqu’on parle de très haut QI).

L’ouvrage de messieurs Pedinielli et Gimenez souligne que :

« La schizophrénie est un concept récent et qu’il est difficile de savoir si elle existait avant la fin du XIXème siècle »

Ce qui est également le cas du syndrome d’Asperger, plus récent encore puisque son concept n’a véritablement émergé qu’en 1981, après avoir sommeillé dans des cartons durant près de quatre décennies.

En effet, en 1943 le pédiatre autrichien Hans Asperger étudie et décrit dans sa thèse des adolescents chez lesquels il constate un déficit de communication sur le plan non-verbal uniquement, dont une diminution de l’empathie cognitive et une certaine maladresse physique. Malheureusement pour lui au même moment, en 1943 également, le pédopsychiatre austro-hongrois Léo Kanner qui s’est expatrié aux Etats-Unis près de vingt ans plus tôt publie un article intitulé « Autistic Disturbance of Affective Contact » dans lequel il décrit des enfants atteints d’autisme sévère et les regroupe sous le nom de « dérangements autistiques du contact affectif », avant d’être rebaptisé par la suite « autisme infantile précoce » (on parle aujourd’hui d’autisme infantile ou encore d’autisme de Kanner pour désigner ce côté « bas » du spectre autistique).

Les travaux de Hans Asperger ont été évincés par ceux, beaucoup plus médiatisés, de Léo Kanner aux Etats-Unis et sont tout bonnement tombés dans l’oubli. Il faudra attendre 1981 pour que la psychiatre britannique Lorna Wing (décédée cette année, le 06 juin 2014, à l’âge de 85 ans) exhume ces recherches. Puis attendre encore 1991 pour que les écrits d’Hans Asperger soient enfin traduits en anglais par la psychologue Uta Frith, avant d’attirer l’attention de la communauté scientifique, pour finir par être reconnu tardivement. En 1993 par l’OMS, avant de faire son entrée en 1994 dans le DSM-IV (code F845 au CIM-10).

Un très long parcours avant de déboucher sur une identification de cette forme si particulière d’autisme sans retard de langage ni retard mental qui s’est soldé par beaucoup de confusions, de méconnaissances et de mauvais diagnostics chez des personnes n’étant finalement pas du tout psychotiques, mais pourtant catégorifiées et traitées comme telles.

Un diagnostic erroné, qui plus est un diagnostic de schizophrénie,  a inévitablement de lourdes conséquences sur la vie d’un patient comme sur celle de sa famille et sur son avenir ou ses projets futurs.

Les personnes Asperger étiquetées à tort schizophrènes ont reçu un lourd traitement allant de pair avec cette mauvaise classification. Elles ont parfois été contraintes d’avaler des psychotropes sur une longue période sans toutefois être réellement malades et par conséquent, sans aucun effet sur ce qui était perçu comme des symptômes psychotiques et n’en étaient pas. Dans les cas les plus dramatiques, elles ont aussi pour certaines d’entre elles été placées en milieu psychiatrique fermé, voire victime d’errance diagnostique avec de multiples étiquetages à différentes périodes de leur vie.

Autant d’incompréhension, de souffrances et de difficultés qui amènent à s’interroger sur les moyens de bien distinguer les deux.

Comment ces erreurs diagnostiques ont-elles pu être possibles ? Je pense qu’elles trouvent leur source dans le fait que le SA, pendant des années, a été très mal connu et compris des professionnels de santé français. Il est du reste encore de nos jours affublé d’idées reçues totalement inexactes !

Dans son « Guide complet du syndrome d’Asperger », le psychologue britannique Tony Attwood, spécialiste mondial du sujet écrit :

« Hans Asperger veillait à distinguer le trouble autistique de la schizophrénie, et a noté que le patient atteint de schizophrénie semble faire preuve d’une perte progressive de contact au monde, alors que les enfants atteints de syndrome d’Asperger, n’ont pas de rapport au monde, depuis leur naissance (Asperger [1944] 1991 p.39) » [1]

Puis poursuit sur ce constat :

« Néanmoins, par le passé et encore aujourd’hui, certains jeunes adultes Asperger font l’objet d’un diagnostic psychiatrique de schizophrénie. »

Il faut alors repenser aux trois symptômes principaux décrits par les auteurs des « Psychoses de l’adulte ». S’il est évident que la référence à l’autisme que décrit Eugen Bleuler comme l’un des trois signes majeurs de schizophrénie a largement contribué à ces mauvais diagnostics en ajoutant aux faibles connaissances du syndrome d’Asperger une confusion dans la délimitation même de ces symptômes ; il apparaît que d’autres points communs, ou signes interprétés comme tels, ont pu faciliter ces erreurs.

Tony Attwood souligne ainsi que :

« Une personne Asperger peut développer ce qui semble être des symptômes de paranoïa, mais cela peut être une réaction compréhensible à des expériences sociales vécues, très réelles. Les enfants Asperger peuvent être confrontés à un harcèlement délibéré et provocateur prononcé de la part de leurs pairs. Une fois qu’un autre enfant l’a agressé délibérément, toute interaction ultérieure perçue comme ambivalente avec cet enfant peut mener l’Asperger à croire que l’interaction était délibérément hostile. Cela peut déboucher sur un sentiment durable de persécution et sur la croyance que les autres ont des intentions malveillantes. »

Car c’est là que réside toute la difficulté du diagnostic de psychose comme du diagnostic de TED : l’interprétation et le sens donné aux observations comme à l’analyse des signes non-conscientisés.

Le Dr Laurent Mottron, psychiatre français spécialiste mondial du SA, professeur au département de psychiatrie de l’Université de Montréal et fondateur de la « Clinique spécialisée dans l’autisme et les TED » de l’Hôpital Rivière-des-Prairies au Canada, précisait au printemps 2007 dans un article intitulé « Éléments de diagnostic différentiel clinique entre le syndrome d’Asperger et la personnalité Schizoïde/Paranoïaque » paru dans la revue Santé mentale au Québec :

« Les personnes avec syndrome d’Asperger soumises à une hostilité objective développent des états de méfiance généralisée pouvant conduire à des actes hétéro-agressifs. Ceux-ci peuvent être confondus avec des syndromes de persécution entrant dans le cadre d’une personnalité schizoïde ou schizothymique. »

Il revient au professionnel de s’appuyer à la fois sur les critères définis par le DSM et sur ce que Pedinielli et Gimenez nomment dans leur ouvrage une « objectivation », autrement dit une vue de l’extérieur du sujet. Mais pour ce faire, il est impératif d’avoir de solides connaissances sur le syndrome d’Asperger ; pourtant l’autisme sans retard langagier ni mental n’est que très brièvement abordé lors des études en psychologie ou en médecine psychiatrique. De plus, la schizophrénie si elle est envisagée par le biais de la théorie systémique développée par les deux auteurs peut parfaitement amener à être confondue avec le SA en se focalisant sur « la schizophrénie comme troubles des interactions sociales ».

Il est néanmoins certain que de plus en plus de professionnels auront ces connaissances à l’avenir, les CRA (pour Centres de Ressources Autisme) croulant depuis quelques années sous les demandes de diagnostic émanant d’adultes, pour eux-mêmes, les gens se rabattent alors vers les cabinets libéraux de psychiatrie. Et si tous ne sont effectivement pas confirmés dans leur suspicion du SA, les demandes existent et sont en nombre : il y a plusieurs générations passées au travers des mailles du filet (le diagnostic n’étant pas permis durant leur enfance ou leur jeunesse, le SA n’ayant fait son entrée dans le DSM et le CIM qu’au milieu des années 1990) dans lesquelles des individus pensent se reconnaître en observant les portraits d’aspies autour d’eux.

Comme la schizophrénie le SA est aujourd’hui très médiatisé, pas toujours avec finesse ni de manière nuancée mais force est de constater qu’il jouit d’une image à la fois relativement sympathique, ultra-performante intellectuellement parlant et drôle.
Cette popularité dans un élan très positif n’a jamais connu d’équivalent dans la schizophrénie qui, elle, est systématiquement caricaturée et ramenée à une grande violence lorsqu’elle est mise en avant. Ce phénomène de société est cependant plus proche de la sacralisation que du reflet d’une réalité tangible.

Que ce soit dans des témoignages signés Daniel Tammet, Josef Schovanec ou Hugo Horiot, des émissions radiophoniques, des romans comme « Le Théorème du homard », sur Internet (à travers des blogs, des forums), dans des films comme « My Name is Khan », « The social network » ou encore des séries télévisées comme « Monk », « The Big Bang Theory», « The Bridge » ou « Community College », en l’espace d’une dizaine d’années le syndrome d’Asperger a envahi nos écrans et nos livres. Il s’est fait connaître de tous comme pour rattraper les années perdues face à l’autisme de Kanner.

A tel point que dans un article intitulé « Psychopathologie du syndrome d’Asperger et « aspérigisation » de la société contemporaine » écrit en 2011 le Dr Satoshi Kato, psychiatre japonais professeur à l’Université de Jichi, met en relation de cause à effet cette fascination et ses répercussions directes dans les cabinets de psychiatrie en terme de demande de diagnostic :

« Un nombre non négligeable de cas, des personnes consultent un psychiatre parce que, sur la base des informations disponibles dans les médias ou sur internet, elles craignent d’être atteintes du syndrome. »

S’il est bien périlleux d’avancer des données chiffrées sur le syndrome d’Asperger dans la mesure où elles varient énormément d’une source à l’autre, en France selon la « HAS » (pour Haute Autorité de Santé), une personne sur 150 est autiste. Et dans le monde, la prévalence retenue serait plutôt de une sur 110, toutes formes de TSA confondus. Avec ce dernier taux, 600 000 personnes seraient concernées par l’autisme, dont les ⅔ (400 000) étant des adultes.

Selon une étude menée par le Dr Éric Fombonne, psychiatre français spécialiste de l’autisme et directeur du Département de psychiatrie de l’Hôpital pour enfants de Montréal & directeur du Département de pédopsychiatrie de l’Université McGill, intitulée « Epidémiologie de l’autisme » la prévalence :

  • des TED, tous profils confondus, serait de 90 à 120 / 10 000
  • de l’autisme infantile (dont 70% avec retard mental) serait de 20 à 30 / 10 000
  • du syndrome d’Asperger serait de 6 / 10 000

Mais ces données sont souvent controversées car certains estiment qu’il est absurde de parler de chiffres pour un trouble si longtemps ignoré et donc écarté de toute identification possible. Combien de personnes Asperger ont été qualifiées de schizophrènes en quarante ans ? Combien ont reçu un autre diagnostic de psychose quelconque ? de névrose ?
Impossible à dire dès lors qu’aucune étude dans ce sens n’a été menée.

On a longtemps parlé d’un ratio qui oscillerait entre sept et huit garçons pour une fille à propos du SA, mais si dans toutes les études la proportion de garçons est effectivement largement supérieure à celles des filles, Tony Attwood déclarait lors du séminaire qui s’est tenu au Palais des Congrès de Perpignan le 14 mai 2014 :

« Les filles Asperger présentent une forme d’autisme plus discrète car elles apprennent à imiter en observant les autres pour mieux se fondre dans la masse. Ainsi le ratio est aujourd’hui de deux garçons pour une fille. »

La parution au printemps 2013 pour les Etats-Unis et en 2014 pour la France du DSM-5[2], pour « Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders » (en français Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, édité pour la première fois en 1952), ouvrage de classification des pathologies mentales élaboré par l’Association des Psychiatres Américains (l’APA), généralement surnommé la bible du diagnostic médical psychiatrique a été source de nombreuses et vives contestations.

Appels au boycott, pétitions déclarations publiques ou encore livres chocs de spécialistes pour dénoncer ce qu’ils qualifient d’ouvrage « dangereux » se sont succédés aux Etats-Unis en premier lieu, puis partout ailleurs dans le monde, dont bien sûr en France.
Ses détracteurs regrettant un certain nombre de réaménagements dont par exemple l’entrée de l’« addiction à Internet », du « syndrome prémenstruel » (et ce alors que le DSM-IV répertoriait déjà quelques étrangetés dans le même esprit tels l’ « intoxication à la caféine » ou le « problème relationnel dans la fratrie ») ; arguant que cette cinquième édition vise en définitive à fabriquer des maladies mentales sans aucun fondement scientifique probant. Pointant également du doigt le risque de « psychiatriser » et de médicaliser certains comportements qualifiés de normaux comme la tristesse après un deuil, une partie des professionnels de la psychiatrie et de la psychologie s’inquiétait de cette révision du DSM.

Le professeur Maurice Corcos, chef du département de psychiatrie de l’adolescent et du jeune adulte à l’Institut mutualiste Montsouris de Paris, exprimait ses réserves et ses craintes dans le quotidien LaCroix le 15 mai 2013 en dénonçant un risque de « déshumanisation » de l’homme et de la médecine :

« En voulant ainsi délimiter le normal et le pathologique on ne cesse d’élargir les catégories de  la maladie mentale »

Certains soupçonnent en outre l’APA de pousser à la consommation de psychotropes (la France est malheureusement déjà le pays sur la première marche du podium en terme de consommation de psychotropes, avec en moyenne une personne sur quatre qui en use régulièrement)  qui  tel le Dr Patrick Landman, psychiatre, lorsqu’il déclarait sur France Info, le 23 avril 2013 :

« On est passé d’un peu moins de 150 troubles mentaux en 1980, à 400 actuellement sans que cela reflète un progrès scientifique. Il y aura plusieurs douzaines de maladies supplémentaires, des maladies nouvelles comme l’hyperphagie (la gourmandise), les colères infantiles, le syndrome prémenstruel… Il y a une surpathologie évidente avec une surprescription de psychotropes. »

De même le Dr Allen J. Frances  – psychiatre états-unien qui a dirigé l’équipe chargée d’élaborer le DSM-IV (paru en 1994) et professeur émérite à la Duke University de Durham, en Caroline du Nord –   parti en guerre contre ce DSM-5 et s’inquiétant de ces nouvelles entités qui y font leur entrée :

« La perte de mémoire physiologique avec l’âge va devenir une pathologie au nom de la prévention de la maladie d’Alzheimer. De nombreux sujets vont se voir prescrire des tests inutiles et coûteux avec des médicaments dont l’efficacité n’est pas validée et dont les effets à terme sont inconnus. »

Mais le DSM-5, élaboré en partenariat avec l’OMS (pour Organisation Mondiale de la Santé) et avec le concours de plus de 1500 experts en psychiatrie, compte aussi des partisans qui, eux, mettent en avant l’argument qu’il permettra à la psychiatrie mondiale d’adopter un langage commun et d’harmoniser les diagnostics à l’échelle de la planète, ce qui est la raison d’être du manuel depuis sa création. Tout ceci en rejetant bien sûr l’accusation d’une supposée hégémonie de la psychiatrie américaine sur le reste du monde.

Le professeur Viviane Kovess-Masfety  – experte internationale, psychiatre épidémiologiste et enseignante à l’École des Hautes Etudes en Santé Publique (EHESP) –  a dénoncé ce qu’elle qualifie de contre-vérités avancées par les opposants :

« Certains travaux avaient montré que le diagnostic de schizophrénie en Angleterre n’avait rien à voir avec celui en vigueur aux États-Unis. On ne parlait pas toujours des mêmes malades. »

Elle  renchérissait en expliquant que le DSM-5 ne comprend aucune nouvelle pathologie mais comporte en réalité moins de catégories que le DSM-IV R, certaines de ces catégories ayant été fusionnées et d’autres simplement éliminées. Enfin, d’autres catégories  – et c’est là l’innovation principale de cette version du DSM –  ont été regroupées sous un grand chapitre des catégories « à l’étude », c’est-à-dire nécessitant plus de recherches pour que l’on puisse se prononcer (catégorie dans laquelle figure notamment le fameux « syndrome de risque de psychose » ayant fait couler beaucoup d’encre).

Mettant aussi en avant le fait que le DSM-5 ne recommande pas de traitements et qu’il est juste un outil de diagnostic qui n’empêche pas le médecin de garder son libre arbitre et de ne pas prescrire un médicament s’il estime que cela n’est pas justifié.

Cependant, sans être dans les opposants appelant au boycott du DSM-5, certains comme le Dr Bernard Granger, professeur de psychiatrie à l’hôpital Tarnier de Paris sont malgré tout plus nuancés :

« L’avantage de ces classifications, c’est de permettre à la psychiatrie mondiale d’avoir un langage commun. Mais le DSM a un inconvénient, celui de faire entrer les sujets dans des cases et, parfois, d’entraîner des diagnostics figés à un moment donné, sans tenir suffisamment compte de l’histoire et de l’environnement du patient.  »

Quel que soit son camp, il est indéniable que le DSM-5 a œuvré dans le sens d’une reconfiguration importante à la fois de la schizophrénie (code F20 au CIM-10, pour Classification Internationale des Maladies) telle qu’elle était décrite et diagnostiquée jusqu’alors, et des TSA, toutes formes confondues.

Le remaniement conséquent dont le syndrome d’Asperger a fait l’objet dans le DSM-5 a également crée moult polémiques. Les auteurs du DSM ayant voulu pendant un temps supprimer totalement l’appellation « syndrome d’Asperger », puis  ayant dû renoncer à cette volonté suite aux pressions exercées par les associations d’aspies et de parents de jeunes Asperger.

Le psychiatre Pierre Sans écrit dans son ouvrage « Autisme, sortir de l’impasse » concernant les TSA dans le DSM-5 :

« La triade (autistique) a été réduite à deux ordres de troubles : les troubles de la communication sociale et les intérêts restreints avec comportements répétitifs. »

Dans la nouvelle terminologie du DSM-5 [2] le syndrome d’Asperger se retrouve finalement rangé parmi toutes les formes d’autisme dans une seule et même grande catégorie : les TSA. Il est officiellement présenté comme se situant dans la partie haute des TSA, illustrant selon l’APA que le syndrome n’affecte ni l’intelligence ni le langage du sujet, mais uniquement ses capacités d’interaction sociale, son comportement et sa compréhension du langage et de certaines situations de la vie quotidienne.

L’objectif avoué de ce regroupement étant de rationaliser l’approche diagnostic de l’autisme au sens large en affirmant que cela n’aurait aucune incidence sur le nombre d’enfants diagnostiqués. Des études indépendantes semblent pourtant indiquer que le nombre de personnes éligibles à un diagnostic d’autisme serait en réalité en baisse en appliquant cette nouvelle classification et ces critères redéfinis.

Le Dr Dilip Jeste, président de l’APA en 2013 lors de la sortie du DSM-5 aux Etats-Unis s’enthousiasmait :

« C’est un manuel clinique qui s’appuie sur la meilleure science disponible […] Le DSM-5 va conduire à des diagnostics plus précis, un meilleur accès aux services de santé mentale, et à de meilleurs résultats pour les patients ».

Souhaitons que ce soit effectivement le cas et que les générations actuelles et à venir n’aient plus à souffrir de ces mauvais diagnostics et/ou ces confusions passées.

Puisse cette nouvelle classification internationale permettre une véritable harmonisation, entre les pays et à plus petite échelle entre les régions françaises. Aujourd’hui d’un CRA à l’autre les disparités dans la manière de mener les diagnostics comme dans la considération des adultes en questionnement sur un éventuel syndrome d’Asperger sont souvent déconcertantes. De même que le regard posé par un certain nombre de professionnels sur cette manifestation allégée de l’autisme est encore encombré de préjugés et d’hésitations, source d’erreurs et de drames dans la vie de personnes placées à tort dans la case « psychotique ».

La simplification du concept de schizophrénie dans le DSM-5 couplée au rassemblement des TSA suffiront-ils à réduire ces risques de mauvais diagnostic et offrir à tous les mêmes possibilités d’accès aux soins ? Ou ces changements devront-ils encore attendre que certains psychiatres et psychologues cessent de considérer le syndrome d’Asperger comme une forme de schizophrénie ?

L’avenir nous le dira, mais il faut en tous cas souhaiter que ces mots écrits par le Dr Temple Grandin dans « Dans le cerveau des autistes », paru en mai 2014, ne soient bientôt plus qu’un lointain souvenir :

« J’ai la chance d’être née en 1947. Si j’étais née dix ans plus tard, ma vie d’autiste aurait été bien différente. »

 

[1] De même que Léo Kanner, qui différenciait et isolait également l’autisme, comme il l’avait décrit dans ses travaux, de la schizophrénie

[2] Si toutes les versions précédentes du DSM étaient numérotées à l’aide de chiffres romains suivis, pour certaines, d’un « R » qui soulignait qu’elles avaient été révisées, la toute nouvelle mouture s’écrit comme suit : DSM-5

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Les ouvrages cités en référence plus haut :

   

   

À propos de Alexandra Reynaud

Autiste Asperger avec très haut QI, diagnostiquée à 32 ans ◦˚ஐ˚◦ Blogueuse • Maman • Conférencière • Auteure aux éditions Eyrolles
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5 réponses à Distinction entre schizophrénie & syndrome d’Asperger, un impératif lors du diagnostic

  1. bilfusée dit :
    Quelle est pour toi la différence entre maladie mentale et trouble? (tu dis que la schizophrénie est une maladie mentale alors que l’autisme est un trouble)
    • Pierre dit :
      Explication strictement personnelle.
      Une maladie perturbe le fonctionnement d’un organisme au regard de sa propre normalité.
      Un trouble perturbe le fonctionnement de l’organisme dans les performances qui en sont attendues eu égard au développement statistiquement considéré comme normal dans un monde adapté à des gens normaux.
      Par exemple, être sourd c’est un handicap, pas une maladie, donc un trouble terminal qui fait que la personne va devoir se débrouiller sans son ouïe.
      Des oreillons ça perturbe le conduit auditif par rapport à son fonctionnement normal.
      Par contre, une personne qui a une excellente vigilance auditive doublée d’une bonne qualité d’audition va être troublé dans un environnement artificiel fortement producteur de bruit, alors que, en pleine nature, ce serait une qualité et un avantage comparatif certains avec ceux qui n’entendent ni ne font bien attention naturellement.
  2. Noé dit :
    Un grand merci à vous. Grâce à vous j’ai découvert que j’étais autiste et je vais pouvoir en aider d’autres vers qui j’étais naturellement attiré sans savoir pourquoi. Donc bravo pour votre travail remarquable :up:
  3. gp dit :
    Ce que les autistes ne semblent pas percevoir, c’est que le jour où la psychanalyse se fait déboulonner de son emprise sur l’autisme, et bien ce sera au tour de l’emprise sur la schizophrénie de se faire déboulonner à son tour.

    Vivement ce jour.

    Je crains que les autistes ne perçoivent pas entièrement l’enjeu de la révolution en cours au sujet de la prise en charge de l’autisme. Cela ne concerne pas que l’autisme.

  4. Christine Sanders dit :
    existe-t-il un traitement réduisant l’anxiété chez une personne adulte “asperger” ?

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